jeudi 7 octobre 2010

Alexey Titarenko


Il y a deux mois j'étais tombée sur des photographies d'Alexey Titarenko aux Promenades Photographiques de Vendôme. En écrivant le texte sur l'évènement de Vendôme, il me semblait qu'il serait intéressant de revenir sur son travail ultérieurement. J'ai donc repris mes archives d'étudiante chercheuse en photographie et je vous ai donc concocté un texte qui revient sur son oeuvre que je vous propose de découvrir maintenant.


Alexey Titarenko est un photographe russe. Il est né en 1962 à Saint Pétersbourg. A la fin des années 70, il intègre plusieurs groupes de photographes. En 1983, il sort diplômé du département d'art cinématographique et photographique de l'Académie de Culture de Leningrad. En 1997, Titarenko devient un membre de l'Union Russe des artistes. Il a reçu de nombreux prix par des institutions telles que le Musée de l'Elysée de Lauzanne en Suisse, le Soros Center for Contempory Art à Saint Pétersbourg, et le programme Mosaïque du Centre National d'Audiovisuel de Luxembourg. Il a participé à plusieurs festivals, biennales et projets internationaux, et il a eu plus de vingt-huit expositions personnelles à la fois en Europe et aux Etats-Unis. Il vit et travaille à la fois à Saint Pétersbourg et à New York, où la galerie Nailya Alexander le représente. Il est aussi représenté en France par la galerie Camera Obscura. Il a exposé en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne, en Slovaquie, en Autriche, au Luxembourg et aux Etats-Unis. Ces photographies font partie de plusieurs collections, notamment celle de la Maison Européenne de la Photographie à Paris, celle de la George Eastman House à Rochester aux Etat-Unis, et bien d'autres.


Toute son oeuvre est dédiée à sa ville natale et à la Russie. Il photographie cette ville depuis qu'il a huit ans, où il tentait à cet âge de transcrire ses émotions sur les photographies. Ses photographies traduisent les tragédies humaines que Saint Pétersbourg a traversé. En 1986, il commence une série photographique intitulée Nomenklature des Signes. C'est une série en réaction contre le régime totalitaire de son pays. Mais c'est en 1992 que le photographe va acquérir son esthétique photographique propre en commençant une série photographique, intitulée La Citée des Ombres, et qu'il va prolonger dans les séries suivantes. Il emploie des effets de flou pour retranscrire une sensation d'atmosphère irréelle, fantasmagorique de la ville de Saint Pétersbourg.


* * *


La série La Citée des Ombres, réalisée de 1992 à 1994, fait appel au flou pour signifier une foule en mouvement, « une marée humaine » comme Titarenko l'appelle1. Lors de ses balades dans la ville, il avait l'impression de rencontrer des ombres d'un autre monde. C'est pour cela qu'il lui fallait trouver une métaphore visuelle telle que le flou pour transmettre cette sensation au spectateur. Il photographie ses sujets dans des lieux de passage, dans des paysages urbains. Il trouve ces sujets lors de promenades dans l'espace social, dans l'espace publique. Il pratique en quelque sorte une photographie du déplacement, le sien et celui de ces individus anonymes qui peuplent ses images. Dans le livre consacré à Alexey Titarenko, le critique d'art Gabriel Bauret cite Dominique Fernandez « dans son ouvrage sur Saint Pétersbourg, à propos de la perspective Nevski : “La foule russe, ce fleuve ininterrompu d'hommes, de femmes et d'enfants, c'est ici qu'on la rencontre, sur des kilomètres. Le sentiment de devenir tout petit dans une marée humaine, c'est ici qu'on l'éprouve. Tolstoï, Moussorgski, Rimski-Korsakov, Profofiev, Poudovkine et Eisenstein nous avaient préparés à considérer la dissolution de l'individu dans la masse du peuple comme un trait spécifique de l'histoire russe. Nous constatons ici que la vision des grands créateurs est à peine une amplification lyrique de la réalité quotidienne.” »2 Il faut rappeler que la perspective Nevski est l'avenue principale de Saint Pétersbourg et qu'elle s'étend sur quatre kilomètres. C'est là que se situe la majorité des commerces, banques, la vie culturelle et nocturne. Le coeur de la ville se trouve dans cette grande ligne droite et ses environs.


Les photographies de l'artiste traduisent le désespoir et l'angoisse de l'époque par rapport à la crise économique du pays. Alexey Titarenko explique que les gens couraient d'un endroit où ils devaient retirer un ticket pour pouvoir se fournir de la nourriture, aux alimentations3. Les masses de gens de ces photographies traduisent d'une certaine manière cette course.


Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres

Dans certaines photographies de La Citée des Ombres, on ne voit même plus les silhouettes des personnes. Par exemple, les images prises à l'entrée du métro ne montrent que les mains qui se tiennent aux rampes d'un escalier comme signes distinctifs de présence humaine. Les gens sont des fantômes.


Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres


Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres


Titarenko utilise aussi dans ces images la présence d'individus figés. On aperçoit alors des silhouettes humaines et même des visages parfois. Cependant ces silhouettes sont tout de même présentées au milieu d'un flux de personnes qui est toujours marqué par le flou d'un déplacement.

Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres


Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres


Sans Titre, photographie appartenant à la série La Citée des Ombres


Cette trace de ce flux est la marque du temps, pas celle d'un instant précis mais plutôt d'une durée. Les images de Titarenko sont en cela atemporelles. Le temps est en effet une notion importante de son travail. Il dit : « Dans mon travail, j'essaye d'introduire une troisième dimension, celle du temps, qui ajoute quelque chose de l'ordre de la continuité et de la narration... J'essaye de transposer le temps en un langage purement visuel. »4 Il donne même le titre Le Temps figé à l'une de ses séries photographiques. Le temps est sans arrêt en mouvement. C'est une portion de mouvement. Les images de cette série témoignent de ce mouvement qui ne définit pas un moment précis mais une durée éternelle :


Sans Titre, photographie appartenant à la série Le Temps figé


Sans Titre, photographie appartenant à la série Le Temps figé


Ces photographies sont comme les images de notre imaginaire sans lien avec le passé, le présent ou le futur. Elles sont éternelles.


Le flux humain contraste avec les figures figées et transmet un sentiment de solitude, d'isolement de ces personnes. Ces figures sont elles-mêmes des fantômes, des ombres par le déplacement de la foule qui les traverse et les noie dans son anonymat. Gabriel Bauret explique toujours dans le même livre : « Beaucoup de photographies d'Alexey Titarenko reposent ainsi sur un contraste entre ce qui est net et ce qui ne l'est pas, entre ce qui est lisible et ce que l'on croit deviner. Quelques-unes touchent à l'abstraction et reposent sur une démarche essentiellement plastique. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ce qui est abstrait n'a pas de sens, la recherche “plastique” ayant selon les propres termes du photographe une fonction “métaphorique”. Ainsi que l'écrit Georgy Golenki : “Le flou de l'image est une métaphore de l'instabilité de l'existence humaine.” »5 Cette utilisation du flou permet de « peindre » une ville qui semble déserte.


Il est important de souligner l'aspect « peinture » de ses photographies. En effet, dans l'ouvrage sur l'artiste, cet aspect est remarqué dans le chapitre intitulé « La Peinture et les coups de pinceau » : « Il est possible de voir dans ce désir de jouer avec la lumière, de “donner” en quelque sorte des coups de pinceau, une sorte de néo-Pictorialisme. Dans le sens où il ne pratique pas la photographie pure mais exploite le procédé de manière à imprimer des mouvements et dessiner des formes qui le conduisent vers le travail du peintre. »6 ; ainsi que dans le chapitre consacré à la couleur, il est dit : « Georgy Golenki : “Titarenko, appliquant parfois à l'image le virage sépia, introduit ainsi délicatement la couleur.” Sans doute a-t-il gardé de son intérêt pour la photographie du XIXème siècle le goût des tons légèrement colorés. Au moment du tirage, certaines images l'emmènent parfois vers des couleurs plus prononcées. »7


Sans Titre, photographie appartenant à la série Le Temps figé


La photographie ci-dessus est tirée de la série Le Temps figé réalisée de 1998 à 2000. Ce qui a attiré l'attention du photographe lors de la prise de cette photo, c'est le morceau de papier que tient entre ces mains la vieille femme. Pour retranscrire cette attention au spectateur, pour rapprocher la sensation éprouvée lors de la prise sur l'épreuve photographique, l'artiste va procéder à un travail de blanchiment et de virage. Ainsi, le morceau de papier contraste énormément avec l'environnement qui entoure la vieille femme. La solitude de cette femme est accentuée par une atmosphère d'enfermement autour d'elle. Elle est entourée de silhouettes qui passent sans la voir. Un sentiment de mélancolie se dégage fortement de cette photographie.


L'utilisation de nuances de gris dans les images de Titarenko renvoie à quelque chose d'irréel. Cette atmosphère a inspiré le photographe, c'est ce que Saint Pétersbourg lui évoque et ce qu'il a toujours essayé d'exprimer dans son oeuvre. On peut facilement lier son travail à la photographie spirite. En effet, le flou fait partie du panel d'erreurs photographiques possibles. Au début de la photographie, certaines personnes croyaient que ces photos ratées étaient des preuves de l'existence de phénomènes spirites. La photographie a elle-même un caractère fantasmagorique par ces qualités techniques et Titarenko en joue. Mais ces erreurs photographiques sont aussi des révélateurs sur la personnalité du photographe. Titarenko projette son monde intérieur sur le monde extérieur. Il projetterait ses pensées sur la ville de Saint Pétersbourg sur la photographie.


Cet aspect fantomatique des figures dans la photographie d'Alexey Titarenko est encore plus accentuée dans la série Magie noire et blanche de Saint Pétersbourg réalisée de 1995 à 1997. Pour cette série, le photographe bouge son appareil. De cette manière, il donne à ces images une atmosphère aérienne et brumeuse. Il capte la lumière en lui donnant ainsi une épaisseur importante pour la rendre plus présente. Gabriel Bauret dit à ce propos : « Au moment du déclenchement, sur une pause de une à plusieurs secondes, Alexey Titarenko imprime parfois un rapide mouvement à l'appareil, de haut en bas, de gauche à droite ou en oblique. Ce qui a pour conséquence de provoquer dans l'image des effets de déplacement de matières, et en particulier de blancs. Car ce mouvement est guidé par la présence de sources ponctuelles de lumière, dans un environnement relativement sombre. Ces blancs qui bavent, forment des traînées, sont comme des nuées, des brumes qui envahissent l'espace. »8



Sans Titre, photographie appartenant à la série Magie noire et blanche de Saint Pétersbourg


Sans Titre, photographie appartenant à la série Magie noire et blanche de Saint Pétersbourg


Encore une fois dans ces photographies, l'être humain est mort, il est un fantôme qu'apparaît et disparaît sur l'image. Le site du Mois Européen de la Photographie décrit très bien ce phénomène : « Utilisant une longue exposition, il obtient l’effet de disparition, d’évaporation, beaucoup utilisé par les photographes du XIXème siècle. Ainsi la ville devient atemporelle. Il n’y a que le brouillard, l’instigation du diable, les fantasmagories qui règnent, comme dans les livres de Gogol ou Dostoïevski. »9 Il est certain qu'Alexey Titarenko reste très influencé par la photographie du XIXème siècle, qui fut d'ailleurs l'objet de sa thèse soutenue en 1983, mais aussi par la littérature de la même époque et par la musique. En effet, la série Magie noire et blanche de Saint Pétersbourg est inspirée par le concerto pour violon de Brahms10. La musique a des incidences sur le regard de Titarenko sur la ville. Ses photographies sont en quelque sorte des illustrations de ce concerto11.


* * *


Les figures qui peuplent ces images sont les êtres de Saint Pétersbourg, ses habitants, ses ombres, ses fantômes. Ils incarnent la ville. On pourrait presque dire alors que ce sont des être sociaux. Ils incarnent le vécu, la mémoire de la ville. De plus, ces fantômes nous interpellent en tant qu'êtres appartenant à un lieu. Nous sommes nous aussi les ombres d'un lieu, les individus anonymes d'une marée humaine. Cette foule absorbe le temps et l'espace.


Récemment, l'artiste a déplacé son langage photographique propre sur deux autres villes qui sont Venise et La Havane. Ces villes présentent des mêmes thèmes éternels que Saint Pétersbourg tels que l'eau, les canaux,... Les photographies de ses séries présentent encore quelque chose de l'ordre de l'irréel. On suppose que ces lieux éveillent chez le photographe des émotions mystérieuses comme avec sa ville natale. Le langage photographique de l'artiste tout entier résonne dans la question de la pensée de l'image lors de ses promenades au résultat fantasmagorique final, en passant par la fabrication de la photo.


1Rebecca Houzel, L'art et la manière, Arte France et Image & Compagnie, 2005.

2Gabriel Bauret, Alexey Titarenko Photographs, Nailya Alexander, 2003, p. 81.

3Rebecca Houzel, op. cit.

4Gabriel Bauret, op. cit., p. 26.

5Ibid., p. 35.

6Ibid., p. 42.

7Ibid., p. 52.

8Ibid., p. 40.

9http://www.2004.photographie.com/?autid=104141

10Gabriel Bauret, op. cit., p. 57.

11Ibid., p. 58.

mardi 5 octobre 2010

Quinzaine Photographique Nantaise 2010





Sous un déluge de pluie, vendredi dernier, j'ai trouvé la force de défier les éléments pour me rendre dans certains lieux de la Quinzaine Photographique Nantaise.


La quatorzième édition de l'évènement propose cette année d'explorer le thème de la nature humaine en abordant le « Je ». C'est donc le deuxième volet de la thématique puisque le « Nous » a été exposé en 2009. Ce deuxième opus traite de l'image de soi, de la construction du « je » mais aussi de la standardisation de l'individu, des codes communs.

Le Temple du Goût expose pour cette édition des travaux remarquables tant ils parlent de phénomènes sociaux qui nous touchent quasiment tous. Jen Davis, jeune photographe américaine, se donne à voir dans une série d'autoportraits où elle transpose dans ses photographies son manque de confiance en elle par rapport à son propre corps. La photographie devient miroir et met en jeu des questions d'identité, des questions autour des modèles de beauté. C'est une série photographique très troublante tant elle est juste dans son propos. La photographe explique : « La plupart des clichés ont […] été pris chez moi, montrant des aspects intimes de ma vie. Mon travail est à la fois le fruit d'expériences personnelles que j'ai recomposées dans mes photographies, mais il consiste aussi en certains fantasmes mis en image, concernant l'amour et le désir inhérents à toute relation physique. » Cette mise à nu de l'auteur est poignante. Elle met à mal les images des canons de beauté véhiculées dans notre société et brise les tabous qui existent, selon moi, autour de l'image, du corps, du désir, mais aussi de la sexualité de la femme ronde, de la femme grosse, voire de la femme obèse.

Dans un tout autre registre, Mathieu Grac expose le « Je » des internautes, plus précisément des individus qui appartiennent aux réseaux sociaux du net tels que les sites de rencontre. Pour la série « Boyz n' girlz du net », le photographe met en scène ces jeunes gens qui se mettent en scène eux-même en se prenant en photo. Ces images que fabriquent ces personnes (adolescents pour la plupart) sont destinées à compléter un profil créé sur un site, ou à être échangées sur la toile. Elles mettent en évidence des codes de la séduction qui nous sont communs, communs tout au moins aux utilisateurs de ces sites.

La mosaïque que Mathieu Grac présente a été réalisée à partir d'images qu'il a accumulé sur le site misscara.com, un site qui se veut être le plus grand concours de beauté du net. Les codes de la séduction sont encore abordés. Les images de la mosaïque révèlent en fait qu'elles se ressemblent toutes tant les postures des sujets sont les mêmes. Ce qui est incroyable dans ce travail c'est la mise en évidence d'une exhibition gratuite accessible à tous.

Le photographe réussit à travers ces deux travaux à parler des codes communs autour de la fabrication de notre image dans l'unique but de créer de la séduction ; ces deux séries expriment très clairement l'exaltation d'un narcissisme ultra affirmé.

On trouve au Forum de la FNAC et à l'Atelier des archives de la photographie judiciaire. Cette collection a été réalisée par Raynal Pellicer. Il s'est en effet intéressé au système inventé par Alphonse Bertillon en 1870, l'anthropométrie judiciaire, aussi appelé « système Bertillon » ou « bertillonnage ». Cette accumulation met en avant une standardisation de l'individu. La photo judiciaire face-profil est un procédé d'uniformisation.


Le « Je » est multi-déclinable comme le montre ces trois exemples. La Quinzaine Photographique Nantaise de cette année est encore une réussite. Je vous invite donc à découvrir ces artistes qui développent ce sujet sous différentes formes. Je n'ai pas parlé de tous les travaux mais je pense que chacun peut apprécier un des différents « moi » qui lui est présenté. Vous avez jusqu'au 13 octobre prochain.

vendredi 17 septembre 2010

Chambre avec Vues ferme ses portes

Lundi dernier, j'ai appris avec regret la fermeture de la galerie Chambre avec Vues. Ne pouvant continuer leurs activités dans de bonnes conditions, cette décision a été prise par les co-directeurs de la galerie, Agnès Voltz et Bernard Derenne. Les deux directeurs tiennent cependant à faire perdurer le nom de Chambre avec Vues à travers leurs futurs projets. Je souhaite simplement exprimer ici mon amitié à ces personnes qui m'ont accueilli en son sein. J'y ai travaillé en effet quelques mois et y ait beaucoup appris, et aujourd'hui je suis peinée de savoir que je ne retournerais pas en son lieu. La galerie s'était imposée une exigence de qualité dans les photographes qu'elle présente. Chambre avec Vues continuera à suivre cette exigence mais désormais dans d'autres cadres.

mardi 7 septembre 2010

Passion sténopé




Le sténopé c'est, si l'on peut, dire le système D de la photographie. En faisant un trou dans une boîte, on peut obtenir le principe de la camera obscura. La lumière rentre par ce petit trou. Ainsi se forme l'image inversée de la réalité extérieure sur le papier disposé à l'opposé du trou à l'intérieur de la boîte.

C'était le dernier week-end où nous pouvions profiter d'une exposition de sténopés à la galerie du Centre Iris, Variations & Fugues en Sténopé. Dans cette exposition, la galerie montre, qu'à l'heure du numérique, les artistes photographes n'ont pas tous délaissé le procédé chimique et physique de la photographie ; le travail du laboratoire tient encore de la magie et le sténopé fait partie aussi des techniques passionnantes de la création d'images.

A partir d'une sélection de onze artistes, on découvre des images chargées de poésie ou d'autres plus surprenantes et amusantes. Ces artistes ont compris que le sténopé était un procédé très libre et qu'ils pouvaient y laisser aller leur créativité au gré de leurs envies. Sabrina Biancuzzi, Christian Poncet, Gilles Picarel, Hervé Le Goff, Mieko Tadokoro, Frédérique Riba Sarat, Pascale Peyret, Bastien Defives, Fabrice Lassort, Richard Caillot, Patrick Caloz sont ces artistes qui laissent aller leur imagination et leur inventivité. La galerie du Centre Iris a choisi un éventail assez large pour proposer des séries d'images très différentes les unes des autres. On passe des aventures végétales de Pascale Peyret dans sa série Bugs in my Garden à Mieko Tadokoro qui présente des superpositions d'images construites grâce à un procédé de boîte vitrine, sa série photographique s'intitulant d'ailleurs Vitrines parisiennes. Richard Caillot propose lui des images faisant référence aux premières photographies de Nicephore Niepce et de Henri Fox Talbot en réalisant des vues à partir d'une fenêtre. Patrick Caloz utilise le moyen de la déambulation pour créer ses photographies de rues désertes sans présence humaine.

Le sténopé a cette vertu de nous emmener dans d'autres univers. Grâce aux ambiances que le procédé engendre dans sa fabrication d'images, on est tout de suite transporté dans une nouvelle dimension. Sabrina Biancuzzi, Christian Poncet, Gilles Picarel en sont des exemples types. Leurs images sont atemporelles, dénués de personnages, baignent de mystère.

Même si l'exposition est finie, elle rentre dans mes petites archives Des Mots qui Regardent et cela démontre ainsi que le système D de la photographie n'a pas dit son dernier mot et que le sténopé a de beaux jours encore devant lui.


jeudi 5 août 2010

Promenades Photographiques





Le week-end dernier je me suis baladée à Vendôme du côté de ses promenades photographiques. Je n'ai pas vu toutes les expositions proposées puisque certaines étaient déjà finies depuis juin. Mais j'ai tout de même eu le plaisir de découvrir des images, des artistes et des lieux qui m'étaient jusque là inconnus. Toutes les expositions sont gratuites, l'association des Promenades Photographiques étant très attachée à cet aspect.

Cette sixième édition se veut sans thématique particulière, elle fait seulement appel à une sélection éclectique d'artistes émergents ou déjà reconnus, allant du domaine du photojournalisme à la photographie plasticienne. Comme il l'est affirmé dans le dossier de presse, le festival « revendique une cohérence photographique et un soucis de présentation d'oeuvres de grande qualité. » Cependant, il faut bien remarquer que la sixième édition des Promenades Photographiques fait une large part aux représentations des préoccupations climatiques et environnementales, parfois maladroites comme les photographies des élèves des ateliers PEM, des Photographies Et des Mots, qui nous offrent une association naïve de mots et d'images, un caractère justifié quand on sait que ses auteurs sont des enfants.

Il y a également la présence importante d'Alexey Titarenko qui expose des photographies fascinantes de Saint Petersbourg, Venise ou encore la Havane. En effet, elles exercent une fascination sur le spectateur tant elles sont « teintées » de mystère. Nous reviendrons d'ailleurs plus tard sur cet artiste qui m'est cher. Un petit texte vaudrait la peine d'être écrit pour éclairer un peu son travail.

Ce qui est frappant aussi dans ce festival c'est l'affirmation du photographe comme éternel voyageur. Les photographes Jacques Borgetto, Sophie Zénon ou même Flora utilisent le thème du voyage en y ajoutant un regard très subjectif. Leurs images sont imprégnées de leur personne. De plus, comment ne pas penser à Robert Frank ou encore à Jack Kerouac en découvrant les photographies de Borgetto. On redécouvre le thème du photographe errant grâce à ces artistes.

Du côté de la photographie plasticienne, ne ratez pas les étonnantes images de Lucie & Simon, Olivier Valsecchi et Hiroshi Watanabe. Ce sont des propositions très différentes mais toutes trois extrêmement intéressantes et sublimes.

Vous avez encore jusqu'au 19 septembre pour profiter des Promenades Photographiques de Vendôme, dans le Loir-et-Cher.

mercredi 23 juin 2010

Les Espaces muséaux de Muriel Bordier voyagent...


Vous pouvez encore profiter des photographies de la série des Espaces muséaux de Muriel Bordier cette semaine jusqu'à dimanche à la galerie Bailly à Paris. Ensuite, la série photographique ira s'intaller à Rennes à l'Orangerie du Thabor du 30 juin au 31 août.

Voir article "Les Espaces muséaux de Muriel Bordier exposés à Chartres de Bretagne".

Le nouveau tome pour ARCHIVE- 200 BEST Photographers









Aujourd'hui la photographie publicitaire profite d'une reconnaissance dans le monde de l'image. De nombreux ouvrages sont apparus à son sujet. Le tome 2010/2011 de 200 BEST ad photographers vient d'être publié. Il donne un éventail très large de ce qui se fait en matière de photographie publicitaire. Les images de l'ouvrage sont organisées par catégorie : animaux, architecture, mode, paysage, etc. Elles sont toutes plus originales que les autres. Pleines d'humour, de provocation ou de beauté. A consommer sans modération.

vendredi 18 juin 2010

Bricolage photographique






Il y a de cela plusieurs semaines, je tombai sur le numéro de Psychologies Magazine de mars 2010. Mon obsession pour les images m'a poussée à y jeter un coup d'oeil pour découvrir l'iconographie de ce mensuel. En arrivant au dossier « Gagner en sérénité », j'ai trouvé les photographies de Karin Nussbaumer qui illustrait les textes du sujet. La photographe a travaillé pour ce numéro avec le décorateur Frank Visser.


Je connaissais justement depuis quelques mois le travail de cette photographe. J'y avais été très sensible. Comme pour son oeuvre photographique, elle applique le même regard poétique sur le monde dans ces images du magazine. En traitant des sujets communs, sa collaboration avec Frank Visser est un savoureux mélange de décor en papier et carton et de photographie. On pourrait appeler cette rencontre : le cocktail du bricolage plastique et photographique, quand la matière croise la surface. Ces scènes de la vie quotidienne prennent une dimension onirique. Elles semblent sortir de l'imaginaire. D'un coup de ciseau et de colle, le papier prend des formes et des couleurs qui nous transportent dans une autre réalité. On oscille entre le réel et le fantastique.


La plupart du temps Karin Nussbaumer et Frank Visser travaillent ensemble. Je vous invite à découvrir leurs sites respectifs :

http://www.karinnussbaumer.com/

http://www.ijm.nl/

Si vous êtes comme moi fascinée par ces univers teintés de rêverie, vous tomberez vous aussi sous le charme de Karin Nussbaumer et Frank Visser.

mercredi 28 avril 2010

Les "Espaces muséaux" de Muriel Bordier exposés à Chartres de Bretagne


Le Carré d'Art à Chartres de Bretagne reçoit, depuis le 20 avril dernier, la série photographique les Espaces muséaux de Muriel Bordier. Cette artiste a été récompensée du prix Arcimboldo 2010 et prépare sa prochaine exposition à la galerie Bailly.

Muriel Bordier est née à Rennes en 1965. Elle a commencé des études artistiques après un bac général en rentrant à l'école des Beaux-Arts de Reims. D'abord intéressée par la vidéo, par l'image en mouvement, l'artiste s'est dirigée peu à peu vers la photographie, et c'est après l'obtention de son diplôme en 1990 qu'elle a approfondi ce domaine. Dans les travaux qu'elle a pu produire aux Beaux-Arts, Muriel Bordier a abordé petit à petit des sujets universels. Elle a toujours interprété ces sujets avec humour. En effet, cette artiste aime jouer, s'amuser avec ce qui nous est commun. L'humour est vraiment un outil très important dans son travail.

Ses travaux ont toujours oscillé entre la photographie et les arts plastiques. Muriel Bordier n'est pas une photographe qui travaille autour de l'instant décisif ; elle crée plutôt des univers plastiques au service de la photographie : c'est une photographe-plasticienne. C'est elle qui fabrique les univers qu'elle représente en photographie. Elle affirme justement :


« J'adore fabriquer, inventer, Je m'amuse beaucoup. Quand les choses ne m'amusent plus, j'abandonne. »1


Avec les moyens de la maquette, de la pâte à modeler, du trucage numérique, l'artiste modèle à sa manière ces petits univers qui se rapprochent de la réalité. Ces petits mondes ne font que se rapprocher effectivement de la réalité, ils ne la copient pas. La photographe-plasticienne donne sa version à elle du monde réel dans lequel nous vivons. Elle s'en moque un peu, le tourne en ridicule, en dérision. Le moyen de la parodie lui permet en effet de parler du quotidien et du commun. Le burlesque et l'humour facilitent également l'accession à ces représentations et au message que Muriel Bordier fait passer dans ces oeuvres.

Les travaux artistiques de Muriel Bordier traduisent une exploration du sens commun. Les codes culturels de la société occidentale ont toujours intéressé l'artiste. Dans ses oeuvres, elle réfléchit en effet sur nos pratiques et sur notre conception du monde communes. Elle interroge particulièrement notre rapport à l'image et à la photographie. Ces travaux les plus récents tendent effectivement à la satire sociale qui expose nos comportements face à l'image. Pour cela, elle traite de sujets universels comme par exemples la famille, la vie domestique, l'art, le voyage.

La photographe se plaît effectivement à représenter des formes de la vie de tous les jours sous de nouveaux aspects. Contrairement à d'autres photographes qui capturent la réalité dans sa plus complète banalité, l'artiste Muriel Bordier reconstitue, elle, cette réalité apparemment banale.


La série des Espaces muséaux est constituée de photographies représentant des visiteurs dans l'espace d'un musée. Ces photographies ont été réalisées à partir de fabrications de maquettes et de traitement numérique. Muriel Bordier photographie, en premier lieu, les maquettes vides ; dans un deuxième temps, elle ajoute par trucage numérique les oeuvres et les personnages de son musée fictif. En regardant ses images, on comprend très bien que la photographe se moque de l'institution muséale et de ses visiteurs. Malgré cette mise en absurde de ces deux sujets, l'artiste révèle encore des vérités sur nos comportements. Le burlesque et l'humour sont savamment utilisés pour démontrer les agissements de notre société.

Cette série a été commencée en 2008. Ses images représentent toutes des espaces gigantesques d'un musée. Les murs sont en effet très grands par rapport aux personnages qui se promènent dans l'espace. Les visiteurs sont « écrasés » par le lieu. De plus, le lieu est très vide. Les murs sont blancs. Il y a peu d'oeuvres accrochées. Ce sont pour la plupart des photographies en des incroyablement grands formats. Il y a aussi des grands monochromes blancs et de grands tableaux reprenant l'esthétique de la bande dessinée. Si ces espaces sont aussi vides, c'est pour parler « de ce manque d'intérêt pour l'oeuvre elle-même. »2 Elle explique ce qui l'a motivée à entamer cette série :


« Pour les Espaces muséaux, ça m'intéressait cette idée du musée. A un vernissage, en général on parle toujours de l'accrochage, de l'espace mais jamais des oeuvres. Les gens n'osent peut-être pas en parler. Alors qu'on est là pour voir des oeuvres, on parle de l'accrochage. [...] Je critique aussi l'attitude des artistes des avis des institutions. Les institutions n'existeraient pas sans les artistes. »3


Le visiteur est bien entendu lui aussi mis en ridicule. Dans l'une des photographies de la série des Espaces muséaux, un visiteur contemple des photographies accrochées sur les murs qui ne représentent rien d'autre que ce visiteur-là en attitude de contemplation aussi. Muriel Bordier s'est amusée ici à créer une mise en abîme. Sur une autre image, on trouve un attroupement de visiteurs. On ne sait pas vraiment ce qu'ils regardent, pour peu qu'ils regardent une oeuvre. Contemplent-t-ils la photographie du bazar au milieu de l'espace ? Savent-ils où ils se trouvent ? Sont-ils perdus ? On ne sait pas vraiment si les personnages voient vraiment les oeuvres, s'ils s'y intéressent.

Muriel Bordier se moque aussi de la représentation du réel dans l'art. Dans deux autres images de la série, ce sont les mêmes murs du musée qui sont représentés dans les photographies exposées. On trouve aussi des représentations de sac poubelle. Ces oeuvres fictives sont le produit d'un réaction ironique par rapport à certaines productions dans l'art contemporain. Muriel Bordier explique à ce propos :


« Je me moque du réel, de l'esthétique du quotidien, de la banalité. Je veux qu'on m'emmène quelque part. Aujourd'hui, on ne regarde plus la réalité, on regarde la représentation du réel. Dans ces travaux, je me moque un peu de l'espace muséal où on se préoccupe plus de l'espace que des oeuvres accrochées au mur. C'est une sorte de constat que je fais. Des fois quand des architectes réfléchissent à des espaces, ça peut être au détriment des oeuvres. »4


Pour faire partager son point de vue, la photographe passe par l'humour :


« Le message est moins violent en passant par l'humour. Il y a toujours des degrés. Ça peut toucher des gens que je critique. J'essaie de ne pas aborder les choses de manière abrupte. »5


Les situations burlesques, dans lesquelles la photographe met en scène ses petits personnages, amusent également le spectateur. Rentré lui aussi dans la moquerie, il rit de ces situations et de ces visiteurs. C'est bien alors que l'imagination du spectateur a été libérée. Le ridicule de ces scènes nous ramène à une certaine idée parodique du musée. Cette série est d'ailleurs associée à la pièce de théâtre Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes. Muriel Bordier explique ainsi le lien entre ses photographies et l'oeuvre littéraire :


« J'ai lu la pièce de théâtre. Je n'ai pas vu le film. Le bouquin c'est un bonheur, c'est savoureux ! Le livre est fabuleux. C'est un livre excellent. Actinos une association à Quimper a fait une proposition de réalisation à des photographes autour d'une oeuvre littéraire. J'avais déjà commencé ma série avant de lire Musée haut, musée bas. J'ai donc adapté mes photographies au livre. Ça devient des formats gigantesques. J'ai repris des morceaux de phrases de la pièce de théâtre. Il ne faut pas tomber dans l'illustration. L'idée d'avoir déjà commencé le travail me plaisait. Il y avait donc des correspondances entre mes photos et la pièce de théâtre. C'était avant de découvrir Musée haut, musée bas que j'avais fait mes photos. [...] Là je suis en train de lire The White Cube de Brian O'Doherty. L'auteur parle des personnages dans le musée. »6


La pièce de Jean-Michel Ribes est en effet une mise en scène de personnages dans des situations absurdes comme les visiteurs du musée de Muriel Bordier.

L'artiste réussit à nous parler de quelque chose qui nous est commun. Même si nous n'allons pas tous au musée, nous faisons partie du public. Cette notion très large nous concerne tous. En parodiant l'institution muséale, les oeuvres et les visiteurs, Muriel Bordier réussit à nous faire rentrer dans la moquerie. Elle révèle aussi dans cette caricature sociale des comportements réels. Cette mise en scène d'un lieu commun n'en est que plus exagérée pour mieux faire surgir des vérités sur notre société.


1Entretien avec Muriel Bordier le 16 avril 2009.

2Entretien avec Muriel Bordier le 2 janvier 2009.

3Ibid.

4Ibid.

5Ibid.

6Ibid.